Noces de chêne

Noces de chêne

23 septembre 2020 0 Par Marie Vallaury

Le repas avait été joyeux. Un menu festif, quelques guirlandes au mur, et même l’autorisation exceptionnelle d’un verre de vin par personne. Ils sont une soixantaine attablés, par petits groupes de quatre. Déjà certains s’endorment à moitié, la tête penchée sur leur chemise du dimanche ou leur robe de fête. Le brouhaha des conversations commence à s’estomper, malgré quelques tablées où quelques rires aigrelets se font toujours entendre.
Lorsque les lumières s’éteignent, ils sont plusieurs à sursauter. À cet âge, un rien peut les effrayer. La résidence est pourtant un endroit charmant, le personnel d’une extrême gentillesse. C’est dans leur tête que se situe la peur, ils ne sont pas chez eux, se demandent chaque jour qui sont ces inconnus qui les entourent. Jusqu’à la fin de leur vie, ils se sentiront comme en terre étrangère, exilés, sans repères.
Mais voilà que retentit la musique de “Joyeux anniversaire”, mélodie universelle qui aussitôt ramène le sourire sur les visages inquiets. Par habitude, les regards se tournent vers les cuisines, déjà les yeux pétillent. À ce moment-là, ils redeviennent des enfants, émerveillés par le présent. L’apparition du chariot, portant le gâteau surchargé de bougies, provoque des exclamations enthousiastes et on entend même quelques applaudissements épars. Les somnolents ouvrent un œil, les discussions s’interrompent. L’instant est à la fois solennel et excitant.
Quelques résidents se lèvent pour suivre la trajectoire du chariot, poussé par Fred, le pâtissier en chef. Celui-ci s’arrête devant le vieux couple qui est à l’honneur ce soir. Mariska et Gusztav fêtent leurs noces d’albâtre. Ce terme leur va comme un gant. Éclairés par la lueur tremblotante des bougies, leurs visages presque centenaires semblent translucides. Les cheveux, blanchis par les âges et les épreuves, sont comme un rappel fugace de leur ancienne blondeur. La peau blême, les attaches fines, le maintien digne, renforcent l’impression de deux statuettes ciselées et fragiles qui se tiennent la main, agrippées l’une à l’autre en une étreinte inaltérable.
Si leur présence douce et pâle évoque l’immobilité d’une statue, celle-ci est démentie par l’éclat de leurs prunelles. Des éclairs bleus, nourris de fougue sauvage, de joie limpide, qui transpercent et réchauffent ceux qui les reçoivent. Un regard de gratitude infinie, car ils sont conscients, et encore plus ce soir, de la chance qui leur a été accordée. Septante-cinq ans de mariage, de complicité, de confiance et d’amour réciproques, alors que la malédiction ne leur en promettait que cinq.
Mariska n’avait pris connaissance du sort funeste qui pesait sur sa famille qu’à l’âge de dix-huit ans. Née en 1901 à Bárka, un petit village situé à l’extrême nord de la Hongrie, elle avait eu une enfance heureuse malgré le décès prématuré de son père, alors qu’elle n’avait que quatre ans. Sa mère, Rozalia, avait pu compter sur ses huit frères et sœurs pour la soutenir dans cette épreuve, et la famille de son mari avait, elle aussi, montré une solidarité exemplaire, de celle générée par une précarité collective vécue et acceptée par tous.
Ce n’est qu’au début de son adolescence que Mariska avait commencé à se poser des questions. Tous ses oncles ou tantes vivaient seuls, ou éventuellement avaient des relations passagères. Il y avait eu plusieurs divorces, et deux de ses tantes étaient veuves. Parmi les divorcés, aucun ne s’était jamais remarié. Lorsqu’elle avait interrogé sa mère, celle-ci était restée évasive, et Mariska n’avait pas insisté. À cet âge-là, le sujet du mariage n’avait guère d’importance, il serait bien temps de s’en préoccuper plus tard.
Mariska avait grandi, insouciante de cette fatalité monstrueuse qui attendait son heure pour frapper. Elle avait appris le métier de couturière, et le travail ne manquait pas. Lorsque la nouvelle était arrivée, elle était à sa machine à coudre, confectionnant une robe pour la fête du village qui approchait.
Un jeune homme avait toqué à leur porte, en début de soirée. Rozalia avait ouvert et fait entrer le garçon, qui avait les yeux rougis d’avoir pleuré. C’était Aron, un jeune cousin. Il avait chuchoté quelques mots, la tête basse, les mains tordant son mouchoir. Mariska se souviendrait toute sa vie de l’expression de sa mère à cet instant, un mélange d’horreur et de colère. Puis, très rapidement, son visage avait affiché un masque de résignation, teinté de tristesse. Elle avait serré le jeune homme dans ses bras, et l’avait emmené à la cuisine pour lui offrir un thé.
Plus tard, le cousin parti, elle avait rejoint sa mère.
‒   Anya ? Maman ? Que se passe-t-il ?
‒   C’est Anasztazia, la femme d’Aron. Elle est morte.
‒   Mon Dieu ! Comment est-ce arrivé ?
‒   Elle est tombée d’une échelle, ce matin, en cueillant des pommes.
Mariska avait essayé de se rappeler le visage de la jeune femme, qu’elle avait rencontrée pour la première fois à son mariage avec Aron, quelques années plus tôt. Une ravissante jeune fille, toute en sourire et boucles blondes. Quelle tristesse.
‒   C’est terrible. Cela faisait combien de temps qu’ils étaient mariés ?
Le visage de sa mère s’était contracté en un rictus de douleur.
‒   Cinq ans. Jour pour jour.
Les larmes avaient débordé de ses yeux, roulant sur ses joues pâles.
‒   Il est temps que je te parle, Mariska. Je ne peux plus me taire plus longtemps.
‒   Que veux-tu dire, Anya ?
‒   C’est átok, la malédiction. Depuis des générations, notre famille porte ce fardeau, et personne n’a jamais pu changer cela.
‒   Tu me fais peur, Anya ! Une malédiction ? C’est impossible, ça n’existe pas.
‒   Et pourtant … Depuis la nuit des temps, aucun mariage dans notre famille n’a pu dépasser cinq ans. Ce n’est pas toujours le jour exact du mariage, c’est parfois un peu avant. Mais jamais plus que cinq ans. La plupart du temps, ce sont juste des divorces. Mais dans le pire des cas, ce sont des décès qui séparent les époux. Mes parents ont tenté de se soustraire à ce destin maudit, ils ne se sont pas mariés, c’est pour cela qu’ils ont eu le temps d’avoir neuf enfants. Mais la pression sociale a été trop forte, à cette époque, il était impossible de ne pas se marier, ils ont été obligés. Ma mère a disparu cinq ans plus tard.
Mariska avait hurlé :
‒   Mais alors, papa ? C’est pour cela qu’il est mort ? Il est mort parce qu’il t’a épousée ? Tu le savais et tu ne l’as pas prévenu ?
‒   Non, tu te trompes, ma chérie. Il le savait, nous en avions parlé, mais nous pensions être plus forts que la malédiction. Nous étions persuadés qu’un jour, quelqu’un vaincrait ce mauvais sort. Et qu’il fallait au moins essayer. Notre amour était si grand …
Mariska était partie s’enfermer dans sa chambre. Elle avait pleuré des jours entiers, et s’était juré de ne jamais se marier.
Mais lorsqu’elle avait rencontré Gusztav, ses bonnes résolutions s’étaient dissipées comme une brume matinale au lever du jour. Ils s’étaient mariés et avaient décidés de vivre chaque jour comme s’il était le dernier.
Quelques semaines avant la date fatidique, ils s’étaient isolés dans une petite maison qui appartenait à la famille, nichée au creux des collines, parmi les chênes. Ils avaient fait des provisions, et avaient passés leur temps à se promener, à se cuisiner de bons petits plats et à faire l’amour. Les derniers jours, ils ne s’étaient quasiment pas lâchés, à part pour quelques moments trop intimes pour être partagés.
Le 18 juin, anniversaire de leur mariage, ils s’étaient allongés l’un contre l’autre, dans une dernière étreinte. Ils s’étaient parlé très longuement, puis s’étaient tus. Tout avait été dit. Puis ils s’étaient endormis, sereins.
Ils s’étaient réveillés le 19 juin. Sans oser croire à leur chance. Sans prononcer une parole, pour ne pas tenter le diable. Ils avaient traversé les jours suivants comme on marche sur un fil, entre espoir et incrédulité.
Puis la joie était revenue, avait enflé jusqu’à l’exaltation. Ils avaient ri, crié, chanté jusqu’à s’en irriter la gorge. Ils avaient pleuré aussi, de soulagement et de gratitude.
Ils étaient rentrés chez eux, avaient organisé une immense fête avec toute la famille. Ils avaient vaincu átok et libéré ainsi toutes les générations futures.
Les yeux brillants, Mariska et Gusztav regardent les petites flammes dorées qui dansent au-dessus de leur gâteau d’anniversaire. Comme un seul être, unis au-delà des mots, ils partagent silencieusement la vision de la petite maison dans les collines, protégée par la forêt de chênes. Le symbole est puissant, ce sera leur prochaine victoire : dans cinq ans, célébrer leurs noces de chêne.