Même pas malle

Même pas malle

5 juillet 2020 0 Par Marie Vallaury

Assise à la terrasse du Café Clochette, Blanche broyait du noir en buvant un p’tit noir. Elle venait de claquer huit cents balles pour des fringues délirantes qu’elle ne porterait jamais. Même dégriffées, ça égratigne. Un top Isabel Marant, comme si le nom de la créatrice avait le pouvoir de lui rendre la banane, un bout de tissu si minuscule qu’elle n’osait pas calculer le prix au mètre carré de peur de se mettre à chialer. Un chemisier Gucci dont le décolleté plongeait tellement qu’elle allait devoir équiper ses seins d’un masque et d’un tuba. Et elle avait gaillardement passé une troisième couche de ridicule en se portant acquéreuse d’une paire de Louboutin dont elle était sûre de faire rougir de honte l’empeigne également.
Blanche soupira bruyamment, faisant s’envoler une flopée de pigeons grassement nourris par une tablée voisine. Quatre vieilles bourgeoises chapeautées, persuadées que ces volatiles débiles et roucoulants raffolaient du saint-honoré ou du paris-brest, la transpercèrent d’un regard noir. Blanche s’en foutait, juste une goutte d’eau sale de plus dans le pot-au-noir de son marasme.
Le sac Dégriff’-Moi posé sur la chaise d’en face ricanait sous cape. Une proie facile, la petite Blanche. L’oie Blanche. Blanche-Niaise et les sept crétins. Un chagrin d’amour, et la voilà convaincue qu’il suffisait de cacher sa cellulite sous des plis Chanel, son acné sous un glacis de Guerlain, son regard de tanche sous une frange Dessange.
Le petit ami envolé, il faut dire qu’elle s’y attendait, ne s’appelle pas Icare qui veut. Mais ne se prenant elle même pas pour un soleil, elle pensait jouir d’un peu plus de temps avant la chute. Ce n’était pas le premier à prendre la tangente, et le dernier n’avait même pas encore amorcé la trajectoire qui le rapprocherait de l’objet geignant non identifié prénommé Blanche. Pas de gros lot ni de rameau pour la blanche colombe. La noirceur des hommes lui occasionnait moult nuits blanches. Le patron persécuteur, le voisin insomniaque adepte de heavy metal, le concierge acariâtre, le contrôleur d’impôts tatillon, tous ces échantillons masculins tombés du camion n’étaient que les figurants sous payés de la triste pièce de théâtre de son existence qui avait pour titre Écrase moi si tu peux.
Tout ce pataquès mélodramatique restait supportable pour une jeune fille dont le caractère avait la consistance d’une pâte à modeler oubliée sous un soleil caniculaire. Mais le flocon d’avoine qui avait fait déborder le porridge fut sa rencontre avec la transparente et insipide Sarah.
Cette ancienne camarade de classe, conservée à ses côtés pendant de longues années, aussi précieusement que le ticket du cinéma qui avait abrité son premier baiser, était le faire-valoir, le pis aller, la laissée-pour-compte, en bref, une pièce essentielle dans le grand jeu de la vie de Blanche. Elle était la moche qui la faisait paraître belle, la gourde qui sublimait son QI de brebis. Elle était comme le vinaigre qui rattrape une mayonnaise ratée.
Sarah, que Blanche avait remisée dans le placard de sa vie depuis que sa confiance en elle avait gagné dix points sur l’échelle de Van Damme, avait brusquement réapparu, sans coup de semonce ni bande-annonce. Ce qui n’aurait posé aucun problème à Blanche si sa camarade était restée la limace de mer pataugeant en eau saumâtre qu’elle avait toujours connue.
Mais le gastéropode gluant s’était changé en sirène scintillante. La limace avait visiblement minci, bronzé, sortait de chez le coiffeur, et riait de toutes ses dents détartrées et blanchies qui miroitaient insolemment au soleil. Elle se pavanait sur le trottoir d’en face, en tailleur Kenzo, entourée d’une bande de zozos admiratifs. Blanche avait chaussé ses lunettes noires, craignant d’être éblouie par l’émail surexposé de la sirène, et avait traversé la route d’un pas chargé de reproches. Pour qui se prenait-elle, cette parvenue, qui avait sans vergogne sauté tous les échelons du classement et passé du rang de dernière de la classe à celui de lauréate auréolée ?
Blanche avait caché sa colère noire et sa jalousie dans son sac Vuitton et avait enclenché son sourire de façade n° 8, ça-fait-si-longtemps-tu-es-resplendissante-ma-chérie-ça-fait-tellement-plaisir-de-te-voir. Il lui fallait à tout prix découvrir le secret de la métamorphose de la limace. Elle n’eut pas à forer trop profondément dans un inconscient récalcitrant. La belle nouvellement révélée ne faisait pas mystère de sa transfiguration. Elle distribuait ouvertement et à tout va une carte de visite sur laquelle figurait en lettres dorées une simple adresse aussi alléchante que le magique Sésame ouvre-toi d’Ali Baba : lamalleauxtrésors.com.
Après avoir fait la gueule pendant une heure au Café Clochette, ruminant et maugréant sur la chance qui tombait au petit bonheur sur des personnes nullement méritantes, voire opportunistes, Blanche avait fini par attraper son sac de fringues inutiles comme si elle ramassait un sac poubelle, et avait mis le cap sur son appartement. Quelques clics plus tard, elle naviguait sur le site de La malle aux trésors.
D’une simplicité qui pourrait paraître vexante à une personne d’intelligence moyenne, la page affichait un texte de quelques lignes qui clignotait en jaune fluo. Ça n’allait pas être du gâteau à lire. Juste au-dessous trônait le dessin d’une vieille malle en bois fendillé, au couvercle arrondi et aux ferronneries noircies, tellement kitsch que Blanche s’attendait presque à voir surgir du coin de l’écran des flibustiers la bave aux lèvres et le sabre au clair.
Crois-tu à la synchronicité ? Si tu es sur cette page, c’est que ta vie va mal. Mais aujourd’hui tout va changer ! Il te suffit de cliquer sur la clé en bas de page pour ouvrir la malle. Elle contient ce dont tu as le plus besoin. Alors n’hésite plus, reprends ta vie en main !
Secouée de spasmes pré-épileptiques à cause de l’animation clignotante, Blanche dirigea la flèche de la souris sur la clé qui prenait des proportions d’abysse sans fond. Virus informatique ? Arnaque pour bécasse énamourée ? Ou juste une grosse déception ?
Blanche se souvint de la sirène rutilante sur son coin de trottoir. Il avait forcément fallu une bonne dose de magie pour en arriver là. Alors elle cliqua en fermant les yeux. Pas d’explosion cosmique, pas de trappe s’ouvrant sous ses pieds pour la précipiter dans un brasier purificateur, pas d’agents des forces spéciales armés jusqu’aux dents et sautant d’un hélicoptère attachés à un filin. Blanche se risqua à ouvrir un œil.
La deuxième page était aussi décevante que la première, voire même plus : aucun texte stroboscopique ne promettait de court-circuit neuronal ou de convulsions. Sous une courte phrase qui foutait une pression d’enfer, était présenté un basique quadrillage de trente cases colorées et numérotées.
Choisis la bonne case ! susurrait l’instruction du haut de sa page.
Comment faire ? Laisser faire le hasard ? Regarde où ça t’a menée jusqu’ici.
Choisir le numéro qui correspond à ton anniversaire ? À la portée de la première pouf venue.
Blanche jeta un coup d’œil à son réveil digital. 17 : 14. Elle multiplia les deux chiffres, additionna le montant de sa facture chez Dégriff’Moi, mit le tout au cube pour faire pro, retrancha le code Netflix de sa série actuelle, et divisa le tout par son poids en onces.
Et cliqua sur la case 28.
Blanche regarda l’écran avec l’incrédulité d’un joueur de PMU qui vient de perdre l’équivalent d’un mois de salaire sur une course. Pas la moindre indication sur ce que contenait la case 28. Juste cette phrase sibylline : Votre cadeau va vous être envoyé par livreur spécial, n’oubliez pas de renseigner votre nom et votre adresse dans le formulaire ci-dessous.
Le cadeau arriva quelques jours plus tard. Le livreur spécial était un camion de 35 tonnes qui boucha la rue pendant près d’une demi-heure, le temps que l’employé monte les huit énormes cartons au 3ème étage sans ascenseur.
Blanche regardait d’un air effaré les colis s’empiler dans le hall d’entrée de son deux pièces-cuisine. Elle s’attendait au pire à un petit porte-bonheur à deux balles sous cellophane, ou au mieux à un bouquin décrivant Le bonheur en cinq étapes et demie ou Comment faire disparaître discrètement les gens qui vous pourrissent la vie.
Elle s’attaqua d’abord aux cinq cartons effilés. Ils contenaient de fines tubulures en métal emboîtables, comme ces piquets de tentes qui font ressembler les campeurs à des antennes ambulantes cherchant une fréquence dans l’espace infini de la galaxie. Les autres colis renfermaient une toile plastifiée géante de couleur rose, des pièces en bois de formes totalement anarchiques, et, oh miracle, un plan détaillé de 38 pages pour le montage de l’objet mystérieux.
Ce fut en ouvrant le dernier carton que Blanche put enfin sortir du trou noir dans lequel elle était plongée depuis l’arrivée du livreur. Quatre morceaux de bois, deux longs cylindres et deux aplatis comme des pales, qui se vissaient l’un dans l’autre pour former … deux pagaies !
La révélation frappa Blanche comme un larsen dans un concert de musique de chambre. Un kayak à monter soi-même ! Révélation aussitôt suivie d’un torrent de larmes qui inondèrent ses joues, sa robe, ses ballerines et commencèrent à imbiber la moquette. Stop ! pensa absurdement Blanche, le kayak n’est pas encore construit.
Le souvenir de ses dernières vacances avec son père remonta avec un “plop” à la surface de sa mémoire endormie. La balade en kayak rose sur l’Ardèche, les bivouacs sur les plages de galets, les feux de camp et les chants jusque tard dans la nuit, les images s’enchaînaient sur sa rétine embuée de larmes. Une semaine plus tard, son père fuyait dans la nuit comme un cambrioleur, non pas chargé de son larcin, mais du poids de toutes les belles années passées avec sa fille. Il avait ainsi obligé Blanche à le haïr, alors qu’elle l’adorait.
Blanche se jeta à corps perdu dans le montage du kayak qui se métamorphosa en canot de sauvetage. Douze heures, vingt-six minutes, trois litres de sueur, quatre coupures, deux ecchymoses, un sandwich, trois bières, cinq accès de rage, dix-huit jurons, un sandwich, deux bières et de multiples crises de larmes furent nécessaires pour fabriquer le kayak, et pour prendre conscience qu’elle avait reporté sur les autres hommes l’incompréhension et la déception dues à la défection inexcusable de son père.
Épuisée, mais apaisée, Blanche était lovée dans son canapé noir et contemplait le kayak rose qui traversait tout son salon en diagonale. Elle fut soudainement foudroyée par les spasmes d’un fou rire tonitruant et libérateur. Le problème avait peut-être réussi à sortir facilement de sa tête, mais le kayak, lui, ne passerait jamais la porte d’entrée !