Retour au naturel

Retour au naturel

5 juillet 2020 0 Par Marie Vallaury

J’entame aujourd’hui le huitième volume de mes “Pensées”. Comme les premiers carnets, celui-ci est fabriqué sur mesure, tout spécialement pour moi. Sa couverture en cuir d’agneau pleine fleur estampillée des armoiries des Saint-Clair, les feuillets de papier fait main, le fin marque-page en fil de soie de Bagdad, tout concourt à rendre cet objet exceptionnel et inestimable.
Je me souviens de mon premier carnet. C’était le cadeau d’anniversaire pour mes dix-huit ans de ma tante Adèle, baronne de Saint-Clair et richissime femme d’affaires. Ce jour-là, j’avais reçu ma première Porsche, un petit bijou d’esthétique et de technologie qui devrait encore patienter le temps que j’obtienne mon permis de conduire. Ce qui ne serait qu’une simple formalité, si j’en jugeais par ma remarquable facilité à obtenir tout ce que je désirais dans la vie. Mais tandis que le petit bolide rouge attendait, sagement garé devant le manoir familial, mes autres cadeaux, le sac Hermès, le stylo S.T. Dupont en or et ébène, le séjour cinq étoiles aux Maldives, et certains que je ne me rappelle même plus, tous étaient éclipsés par l’objet que je tenais entre mes mains. Je sentais la douceur du cuir sous mes doigts, son odeur particulière, mélange sauvage de luxe et d’animalité. La blancheur légèrement granuleuse des pages me faisait tourner la tête par l’infinité des possibles qu’elle m’offrait. Ce carnet était plus rare et plus précieux que tout ce que j’avais possédé jusque-là.
Je me devais de lui donner le meilleur de moi-même, ce qui me paraissait facile. Je m’étais toujours sentie d’essence supérieure, élue par l’évidence d’une grâce divine. Même mon prénom, Marie-Ange, le clamait haut et fort : je faisais assurément partie de l’élite, et je survolais sans effort le bas peuple de quelques battements d’ailes dédaigneux.
Tout naturellement, l’idée me vint d’y noter mes pensées. Consciente de vivre dans la peau d’un être exceptionnel, la richesse et la supériorité de mes réflexions m’éblouissaient toujours, et il me paraissait normal de les faire passer à la postérité sous la forme d’écrits inspirants.
Saisissant ma plume en or, je trace d’une calligraphie élégante les premiers mots de mon huitième carnet.

Hier soir en rentrant, j’étais trop fatiguée pour écrire, et je me suis couchée tout de suite après ma douche. Mais ce matin, je reprends mon carnet avant même d’aller manger mon petit-déjeuner, tellement je suis heureuse. J’ai réussi mes examens ! Je suis maintenant titulaire d’un master de russe. Je ne sais pas encore à quoi il va me servir, mais je trouve cela tellement fascinant, tellement distingué, de connaître le russe. Je crois que je vais m’attaquer à un master de chinois, c’est classe aussi, le chinois.
Ce qui me fait le plus plaisir, c’est que cette roulure d’Andréa n’ait pas obtenu son diplôme. Elle qui me remplissait les oreilles avec sa soi-disant ascendance slave, elle n’a plus qu’à se moucher avec, maintenant. En réalité, nous ne sommes que trois dans la région à avoir obtenu notre master, et je suis la seule à jouer les leaders avec une mention. Je n’en suis pas étonnée, mais j’aime que cela rappelle aux autres qui je suis, cela ne leur fait pas de mal.
Ce matin, cours de tir à l’arc. Je me sens l’âme d’une amazone. Après je pense rejoindre le cours de fitness dont m’a parlé Julia. Cela reste un cours de roturier, mais j’ai pris un kilo le mois dernier, et ce sera un bon moyen de le perdre rapidement. Je n’oublie pas que je dois être présentée au comte d’Albignac en septembre prochain, et je dois mettre toutes les chances de mon côté.
Quel noble sport que le tir à l’arc ! La position bandée sublime ma silhouette, et la concentration nécessaire favorise mon sentiment d’acuité intellectuelle. Je me sens toute-puissante, et j’en profite pour imaginer mes ennemis à la place de la cible. C’est euphorisant !
Finalement le cours de fitness s’est bien passé. Il m’a suffi de voir la salle comme une gigantesque basse-cour remplie de poulettes caquetantes et habillées comme des polichinelles de carnaval. Ces femelles n’ont donc aucune fierté, à se pavaner dans des accoutrements aussi ridicules ? Heureusement, j’avais opté pour une tenue sobre, short moulant noir et top blanc, simple et classique. Ma beauté naturelle ne nécessite aucun de ces artifices pompeux et vulgaires.
Toutes ces ribaudes délurées n’avaient d’yeux que pour le moniteur, et bombaient fessiers et poitrines comme des pêcheuses lançant leurs appâts. Je dois reconnaître que cet homme, que la meute de ses admiratrices appelle Jo, a une plastique qui aurait fait rêver Praxitèle.
J’ai ressenti une légère fatigue à la fin du cours, j’espère que ces basiques exercices physiques suffiront à atteindre mon but.


Voilà deux semaine que je n’ai rien écrit. Il faut dire que je suis dans tous mes états. Je ne me remets pas du choc que j’ai pris dans la poire.
Je te raconte. Je me pointe comme d’hab au cours de fitness lundi soir. Les pouffiasses me jettent des regards de travers, mais rien ne m’étonne. On part avec l’échauffement, et je zieute très vite que le prof ne me lâche pas des yeux. J’ai beau faire semblant de regarder ailleurs, ça commence à me chauffer grave. Le culot ! L’empaffé me drague carrément. Ça me donne envie de gerber.
Mais tu crois que ça s’arrête là ? Voilà qu’à la fin du cours, le gonze s’approche de moi, et devant toutes ces pintades qui se pissent dessus d’envie, m’invite à prendre un pot. Moi, Marie-Ange Saint Clair ! Y croit quoi, le rustaud ?
Mais c’est pas la meilleure … voilà que je sens mes gambettes qui tremblotent comme un poudingue, je rougis comme une bécasse qu’a pris le coup de foudre et je réponds oui !
Le mec, pas troublé pour un sou, me fixe rencart pour le lendemain. Je pouvais pas revenir en arrière, tu vois la honte, je me suis dit que j’allais juste me foutre de sa gueule et que ça passerait vite.
Je me pointe le mardi soir, assez sûre de ma pomme, je fais comme si j’avais mon arc en main et que j’allais lui balancer une flèche en plein cœur. Sauf que c’est moi qui me suis retrouvée clouée.
Tu ne vas pas le croire. Je n’arrive même pas à l’écrire tellement je suis en rogne. Le mec, assis tranquille à une table, en train de boire une bibine, et … foutredieu, je ne suis pas foutue de capter ce que je vois ! Ce tordu porte une chemise à carreaux ! UNE CHEMISE À CARREAUX !
Tu trouves ça NORMAL, toi ? C’est RESPECTUEUX, de porter une chemise à carreaux pour un premier rencart ? J’en trouvais plus mes mots. Je me suis vautrée sur la chaise en face de lui et j’ai picolé toute la soirée comme une grosse vache avinée pour essayer d’oublier.
Et comme si je n’avais pas assez dégusté, quand il m’a reproposé un pot pour le mercredi soir, j’ai encore dit oui ! J’ai halluciné. Faut dire qu’il est canon, le bourricot, si on arrive à l’imaginer SANS sa CHEMISE À CARREAUX !!!
Et j’ai remis ça le mercredi, et le jeudi, et le vendredi, et toute la semaine suivante. On est allé bouffer un kebab, se faire une toile, comme tous ces trouducs de base que je ne pouvais pas piffer avant.
Je crois que je kiffe sa chemise à carreaux. Je ne suis plus la même.
Et ce carnet est vraiment débile.


Boudiou. J’lai dans la peau, cet enfoiré. Joël, c’est son blaze. J’suis maquée avec. Cramée d’amour. Chouettos, le gus, canon à s’en faire péter les mirettes. J’gamberge plus des masses. Faut dire qu’il est maousse costaud, le frangin en calbute, on s’culbute à tire-larigot, et quand on a fini, j’mets sa nippe à carreaux, trop confort. J’ai envoyé baigner mes vioques, j’turbine comme serveuse au troquet du coin. Exit les rupins ! Exit la Marie-Ange !
J’suis sa Ginette maintenant.

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