Un ça va, deux c’est trop

Un ça va, deux c’est trop

26 septembre 2020 0 Par Marie Vallaury

Cette nouvelle a été primée lors du concours du festival Mauves-en-noir 2020

La nuit est glaciale. Jim et Jeff sont emmitouflés dans une parka fourrée noire qui absorbe la pâle lueur des réverbères. De sa main gantée, Jim rajuste son bonnet pour se protéger des rafales de vent. Les pieds trempés par leur longue station dans un amas de neige sale fondue, il étouffe un juron. Les deux frères sont dissimulés derrière de vieux containers qui répandent dans la ruelle déserte une odeur de pourriture et de rat crevé. Des ombres épaisses leur collent à la peau, comme un manteau d’angoisse trop serré. Même la lune ne s’est pas sentie autorisée à leur offrir un rayon réconfortant.
‒   Putain, Jeff, on se les gèle ici ! Ça fait trois heures qu’on surveille cette porte, et que dalle. Tu es certain qu’ils vont sortir par-là ?
‒   C’est ce que Phil m’a dit, il est sûr de son tuyau. C’est une mine d’or, je te dis, ce tripot.
‒   Ouais, il y a intérêt, qu’on ne se soit pas caillé pour rien.
‒   Des gars blindés de thunes qui s’offrent le grand frisson d’une table de poker illégale, c’est le jackpot, frérot ! Pas de risques qu’ils portent plainte. Le tout, c’est de repérer les bons quidams : ceux qui tirent la tronche, ce sont ceux qui ont perdu, on les laisse passer, plus rien à en tirer, ils ont le moral qui racle le plancher, comme l’intérieur de leur portemonnaie. Non, ce qui nous intéresse, c’est ceux qui ont l’air d’avoir tringlé toute la nuit la plus belle fille du bar, tu vois le genre, regard extatique, torse bombé, démarche de conquérant, le blouson qui penche du côté de la poche du portefeuille. Les mecs, ils sont tellement heureux de leur bonne fortune qu’ils se comportent comme les rois du monde et ils ne font pas gaffe à leurs arrières. On les assomme, on les déleste de leurs biffetons, et le tour est joué, c’est facile…
‒   Si tu le dis, Jeff, si tu le dis.
‒   Je croyais que tu étais d’accord, fallait le dire si tu ne voulais pas venir.
‒   Mais je suis d’accord, c’est juste que j’ai froid et j’en ai marre d’attendre, c’est tout.
‒   De toute façon, on en a besoin, de ce pognon, alors on fait ce qu’il y a à faire, point barre. On a toujours agi ensemble, non ? Tu continues avec moi ?
‒   Très drôle, vraiment ! J’adore ton humour…
Un silence lourd de menaces se referme sur la ruelle nauséabonde.

L’ascenseur est en panne, comme d’habitude. Tout est pourri dans cet immeuble vétuste, les escaliers sont jonchés de détritus, et leurs pieds font crisser le plâtre tombé des murs qui s’effritent. À chaque étage, on devine aisément la nationalité des locataires rien qu’aux différentes odeurs de cuisine. Montant rapidement, sans un regard en arrière, ils ferment leurs oreilles aux piaillements des femmes, aux gémissements et autres plaintes, aux vagissements des bébés qui hurlent leur droit à une existence, même sordide. Dans l’excitation de l’instant, la misère ne les atteint plus.
La porte refermée sur le silence relatif de leur deux-pièces, ils retirent la parka, bonnets et gants, posent le sac de sport sur la table basse, et se laissent tomber dans le canapé défoncé. Le corps encore vibrant d’adrénaline, la respiration haletante, ils ne peuvent détacher leur regard des liasses de billets qui dépassent du sac entrebâillé.
‒   Merde, on l’a fait, Jim, on l’a fait…
‒   Et ce n’était pas si difficile, finalement.
‒   Ouais, j’ai cogné, même pas fort en plus, il est tombé, et voilà.
‒   Il s’est effondré sans un bruit, c’était impressionnant, comme s’il se dégonflait d’un coup.
‒   J’ai même aimé ça, bon dieu !
‒   Il y a au moins dix mille balles, Jeff, je n’ai jamais vu autant de fric d’un coup.
‒   Ouais, on va enfin pouvoir se l’offrir, cette opération, et même, pourquoi pas, déménager, j’en ai marre de ce putain de taudis !
‒   Quand je pense que ça fait des années qu’on survit à peine avec notre rente d’invalidité. Je ne comprends pas comment on n’a pas craqué avant.
‒   On va remettre ça vite fait, pas au même endroit, ils vont se méfier. Je vais appeler Phil pour voir s’il a un autre tuyau. Il nous faudra une bonne dizaine de coups comme celui-là, et après, à nous la liberté !
‒   Je suis fier de toi, frangin. T’as assuré. Allez, on va fêter ça !
Le bruit des bouteilles de bière qui s’entrechoquent résonne comme l’ouverture d’un tiroir-caisse.

Jim et Jeff ont choisi “La Taverne” pour célébrer leur dixième réussite. La semi-obscurité qui y règne, même en pleine journée, estompe leur différence. Ils ont pioché dans leur magot pour s’offrir un plateau d’huîtres monstrueux. Pour une fois, le repas ne nécessite pas d’étroite collaboration, et les deux frères se goinfrent à s’en faire péter la panse. Ils aiment à s’imaginer riches et comblés, délivrés de leur prison de chair. La profusion d’huîtres et la fraîcheur suave du Muscadet y participent grandement.
Le vacarme est assourdissant dans le bar bondé, et leurs têtes se rapprochent :
‒   À ta santé, frérot !
‒   À la tienne ! À notre fortune qui grandit ! Alors, tu as des nouvelles infos, quel sera notre prochain coup ?
‒   Phil m’a mis en contact avec un de ses potes, il a repéré une épicerie ouverte la nuit, il y a juste un vieux qui tient la caisse, c’est du gâteau.
‒   Tu veux braquer une épicerie ? T’es dingue ! On n’a jamais fait ça, et en plus il faudrait une arme. Trop dangereux, je ne marche pas.
‒   Bon Dieu, Jim, ce n’est pas le moment de faire ta chochotte. On a bientôt le compte, il faut foncer.
‒   Je ne marche pas, je te dis ! Assommer des gars par derrière, ce n’est déjà pas joli-joli, mais je l’ai accepté. Là, on parle d’utiliser une arme, il pourrait y avoir des clients, le vieux pourrait faire une crise cardiaque ou appeler la police. On n’a pas la carrure pour ce genre de boulot, on a toutes les chances de se planter !
‒   Écoute, si les renseignements sont exacts, il y aura un pactole dans la caisse. Ça pourrait être notre dernier coup. Tu la veux toujours, oui ou non, cette opération ?
‒   Je ne sais plus … ça va trop loin, là.
‒   Je ne sais pas quoi te dire, Jim, ça fait tellement longtemps qu’on en rêve. Imagine à quel point ça va nous changer la vie ! Et puis, on a déjà dépassé les bornes, on ne peut plus reculer. On achève le boulot cette semaine, et après c’est fini, à nous la belle vie.
‒   Oui, tu as raison, comme toujours. Excuse-moi d’avoir hésité, mais ça me fout les jetons. Ok, on fait ce dernier coup, et on arrête.
Jeff sourit à son frère, mais les yeux de Jim sont comme des puits sans fond.

Le sac grand ouvert crache le butin du jour sur la moquette usée jusqu’à la trame. Comme s’il était au courant du drame, l’immeuble est silencieux ce soir. Jim sanglote bruyamment, au bord de la crise de nerfs. Il regarde la chemise ensanglantée et se met à trembler. Jeff paraît plus détendu, mais il est en état de choc. Il saisit le bras de son frère et le serre convulsivement.
‒   Calme-toi, bon sang, tu vas ameuter tout le quartier à gueuler comme ça !
‒   Qu’est-ce qui s’est passé ? Hein, comment ça a pu foirer à ce point ?
‒   Je ne sais pas, le vieux devait être seul, Phil a merdé sur ce coup-là.
‒   Mais pourquoi t’as tiré ? On n’avait qu’à se barrer quand on a vu le vigile. Non, il a fallu que tu joues au héros !
‒   J’ai paniqué, Jim, je ne sais pas quoi te dire, j’ai complètement paniqué ! J’étais planté sur place, impossible de bouger, j’ai vu le gars me foncer dessus, et après il était trop tard, j’ai tiré, et sa tête a explosé, merde, c’était horrible !
‒   Et t’étais obligé de flinguer le vieux aussi ?
‒   Je ne voulais pas laisser de témoin, tu peux comprendre ça, abruti ? Si on l’avait juste assommé par derrière comme prévu, ça ne risquait rien, mais là, il a eu tout le temps de nous voir, et on est plutôt faciles à reconnaître.
‒   Bon sang, qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Je te l’avais dit, qu’on ne devait pas y aller ! Mais tu ne m’écoutes jamais, tu sais toujours tout mieux que moi, hein ! Tu as toujours raison ! Je n’en peux plus de toi, de tes grands airs, de ta supériorité, de ta grande gueule ! Je n’en peux plus !
‒   Moi aussi j’en ai marre de toi, toujours à pleurnicher dans mon oreille, toujours à me regarder du coin de l’œil, je n’ai jamais la paix ! Je ne supporte plus ce que tu manges, les séries que tu regardes à la télé, tes ronflements la nuit ! Impossible de ramener une gonzesse à la maison sans que tu mates, impossible d’aller pisser tranquille, d’éteindre la lumière la nuit parce que Monsieur a peur du noir ! C’est insupportable, on ne peut pas continuer comme ça. Maintenant qu’on a le fric, on va se faire opérer, et rapido !
‒   Merde, Jeff, on en a parlé des milliers de fois et on n’a toujours pas trouvé la solution. Qui est-ce qui va garder les jambes, hein ? Pas question que je finisse cul-de-jatte ! Un seul bras, passe encore, je peux faire avec. Mais pour les jambes, on fait quoi ? On tire au sort ?
‒   Je m’en fous, de qui garde les jambes ! Je veux bien finir en fauteuil roulant si c’est pour être définitivement débarrassé de toi, pauvre naze.
La haine crépite dans l’air, il n’est plus question de fraternité. Le plus difficile est d’aller se coucher dans le même lit sans pouvoir se tourner le dos.

La chambre est d’une blancheur immaculée, et c’est comme le berceau d’une renaissance pour Jeff. Les odeurs aseptisées de l’hôpital sont un parfum d’allégresse et les bips du moniteur une symphonie. La seule ombre à ce tableau paradisiaque est le buste inanimé de Jim qui pend à son côté, mais dans quelques heures, tout sera terminé. La porte s’ouvre pour laisser entrer l’artisan de la séparation.
‒   Bonjour docteur.
‒   Bonjour Jeff, comment allez-vous ? Prêt pour la grande opération ?
‒   Je n’ai jamais été aussi prêt, docteur. Je suis très impatient …
‒   Comment avez-vous fait pour votre frère ?
‒   J’ai dû l’estourbir d’un coup de clé à molette, ça lui a un peu abîmé la tête, mais ça n’a guère d’importance, n’est-ce pas docteur ? Je ne pouvais pas lui administrer un somnifère sans m’endormir moi-même, j’ai dû improviser.
‒   Vous vous êtes bien débrouillé. Pour ce qui est du paiement, j’ai vérifié, vous avez bien effectué le virement, y compris la majoration pour l’élimination des résidus de l’amputation. M’autorisez-vous à utiliser les organes en bon état pour des patients en attente de greffe ? Je pense tout particulièrement aux poumons ou aux cornées, peut-être le cœur s’il n’est pas trop atrophié.
‒   Bien sûr, vous avez mon accord, ça me fera plaisir de savoir qu’un peu de Jim survit chez quelqu’un d’autre. Et pour une fois qu’il servira à quelque chose, on ne va pas passer à côté de l’occasion !
‒   Je me dois de vous prévenir que vous allez peut-être ressentir la présence fantôme de votre frère, c’est le cas pour deux mutilés sur trois.
‒   J’espère que non, je l’ai assez supporté comme ça. Mais au moins il ne me ronflera plus dans l’oreille !
‒   Pour ce qui est du bras de Jim, je ne pense pas pouvoir vous le greffer, mais on fabrique d’excellentes prothèses de nos jours.
‒   Faites de votre mieux, docteur, j’ai toute confiance en vous.
‒   Eh bien, si vous êtes prêt, Jeff, allons-y.
‒   Appelez-moi Jiheff, docteur. Je suis prêt. Ce qu’il y a de bien, c’est que finalement, nous n’aurons pas eu besoin de tirer au sort pour savoir qui gardera les jambes !

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